Campagne 2012 : Normalité

La NORMALITE en 16 collectifs

Comment passe-t-on d’une conception négative de la norme (celle qui exclut, qui incite au conformisme)
à une conception positive de celle-ci (une norme qui inclut ou qui crée) ?
Une piste peut est trouvée chez un penseur comme Canguilhem (dans Le Normal et le Pathologique) via son concept de normativité.
Selon le philosophe, les organismes vivants développent leur puissance par leurs comportements particuliers, entendus comme des manières originales/singulières de se rapporter à un milieu extérieur. Ainsi, chaque être vivant explore à sa manière son milieu et, par conséquent, manifeste une activité propre. Pour Canguilhem, cette activité est double : d’une part, elle est reproductrice puisqu’elle vise à maintenir le vivant dans sa puissance intrinsèque ; d’autre part, elle est créatrice, lui permettant d’inventer des réponses inédites dès qu’il est menacé.
C’est cette activité créatrice que Canguilhem nomme normativité.
Pourquoi cela nous intéresse-t-il ? Parce que cela veut dire que le vivant ne subit pas son milieu mais qu’il contribue à le constituer.
La normativité sous-entend la création de normes par lesquelles le vivant se maintient (reproduction) et s’individualise (création). La normativité désigne donc la puissance de la vie à créer de nouvelles normes ; elle s’enracine dans la vie elle-même et y puise son inventivité. Les normes existantes ne sont pas vouées à être là indéfiniment. Chaque fois qu’une nouvelle norme apparaît, elle porte en elle la possibilité de sa propre disparition. Les normes vacillent, tombent, naissent, se trouvent interrogées ou réduites à néant.
Elles ne sont pas taillées définitivement dans le monde : elles basculent sans cesse, varient et s’inversent dans l’expérience.
La visée de ce catalogue, c’est précisément de solliciter l’expérience, celle qui puise dans sa normativité interne la capacité d’élaborer des contre-normes ou des micro-normes nouvelles. S’écarter des normes, prendre du recul pour les regarder à la loupe, les secouer et les malaxer puis les questionner par l’acte artistique, voilà le chemin emprunté par 16 collectifs dont nous vous présentons le travail dans ces pages.


« Mais enfin, c’est bien normal ! »

Voilà une phrase qu’on entend et qu’on prononce souvent, parfois sur le ton de l’évidence, parfois sur celui du reproche. Si on y regarde de plus près, ce jugement peut avoir deux sens assez différents.

Le mot « normal » renvoie d’abord à ce qui est moyen, habituel ou fréquent. Dans ce cas, ce sont les statistiques qui définissent ce qui est normal ou, au contraire, exceptionnel. Etre normal, c’est suivre le courant, faire comme tout le monde, être influencé par les modes et les habitudes les plus répandues.

Mais la « normalité », c’est aussi l’attitude respectueuse envers les lois, les règles, les codes parfois implicites qui gouvernent la vie sociale. Dans ce cas, elle n’est plus mesurée par la statistique mais prend une dimension morale et politique, tandis que la déviance se place du côté de la transgression de ces mêmes règles.

En dedans/dehors

Le statut de la marge a, cela dit, profondément changé depuis les années 60. A l’époque, alors que la société était encore verrouillée par la morale bourgeoise, la marginalité était considérée comme un moyen d’échapper à l’emprise des normes. Les figures du déviant, du fou, du criminel incarnaient une forme d’extériorité capable d’inquiéter les instances productrices de norme (la raison, la morale, le droit). Pour contester l’ordre établi, il s’agissait non pas de devenir fou, mais bien de récupérer quelque chose de cette expérience dans des actes subversifs.

Nous ne sommes plus dans ce type de configuration aujourd’hui. La relation du dedans au dehors est devenue beaucoup plus poreuse. Les sujets dits « normaux » ne sont plus du tout assurés d’être « dans la norme » et les sujets en marge n’aspirent plus à demeurer en dehors mais bien à retrouver, au sein même de leur choix de vie singulier, un rapport plus normalisé à l’existence. Dans le domaine du travail, par exemple, alors que le salarié se demande avec inquiétude s’il va conserver son emploi ou s’il va être véritablement reconnu, le chômeur espère trouver travail et reconnaissance.

Si l’emprise des normes semble s’être desserrée, cela s’est payé d’un sentiment général de précarité. Même le lien aux normes est plus précaire.

Pour se trouver, chacun doit bricoler, expérimenter des styles de vie intermédiaires, opérer des va-et-vient dont l’issue n’est pas donnée d’avance. Cela peut générer une grande créativité dans les vies ordinaires mais cela implique aussi une plus grande fragilité des sujets

Normes plurielles

Quand Nietzsche annonce que « Dieu est mort », il ne parle pas de la fin de la spiritualité, il veut décrire l’effondrement de la hiérarchie des valeurs : ce qui est en train de disparaître, annonce le philosophe, c’est une norme transcendante à laquelle tout le monde s’accorderait – ne fut-ce que pour la contester. C’est précisément cette disparition, celle d’une structure centrale qui nous modèlerait, que Georges Canguilhem va enregistrer au milieu du siècle dernier. Pour ce dernier, la vie n’obéit pas à une norme : elle est ellemême création perpétuelle de normes afin que l’homme puisse s’adapter à son milieu.

Dans cette configuration, la pathologie n’est autre qu’une diminution de la capacité de créer et de s’adapter. Conséquence ? L’anormalité ne relève plus d’un savoir objectif énoncé par la société, elle procède d’un sentiment subjectif : c’est le malade qui, depuis sa souffrance, sait qu’il est anormal et non seulement le médecin, depuis son savoir. Il n’y a donc plus de modèle unique à partir duquel nous pouvons déterminer ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.

Nous répondons finalement tous à des imbroglios de normes. Même le révolté obéit à des normes, celles qui le font appartenir à un groupe. Dans la mosaïque des « tribus » qui composent nos sociétés ouvertes, chacun possède son propre catalogue de règles (lire à ce propos le sociologue américain Howard S. Becker qui, dans Outsiders (1985) a dévoilé la prégnance de normes sociales strictes au sein de toute communauté, même celles considérées comme déviantes).

Empreinte sociologique

Au fondement de toute étude sur la société se trouve la question du normal et du pathologique. Les deux « fondateurs » de la sociologie (Emile Durkheim et Gabriel Tarde), rivaux sur la scène intellectuelle, vont d’ailleurs commencer leurs travaux par l’étude d’une notion phare lorsqu’il est question de la norme : la criminalité.

Durkheim entame De la division du travail social par des considérations sur le crime et énonce, dans Les règles de la méthode sociologique, la distinction entre le normal et le pathologique. En 1895, il formule les règles suivantes :

1- Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution ;
2- La généralité d’un phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type social considéré.

S’il est un fait dont le caractère pathologique parait incontestable, c’est le crime. Tous les criminologistes s’entendent sur ce point. S’ils expliquent cette morbidité de manières différentes, ils sont unanimes à la reconnaître. La question est alors la suivante : faut-il faire du crime une maladie sociale ? Au final, on pourrait dire que ce qui est normal, c’est simplement qu’il y ait une criminalité. Le crime est nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute vie sociale et, par là même, il est utile, car ces conditions dont il est solidaire sont elles-mêmes indispensables à l’évolution normale de la morale et du droit.

Pour que la sociologie soit vraiment une science des choses, il faut que la généralité des phénomènes soit prise comme critère de leur normalité. Penser les conflits sociaux, penser le suicide, penser la criminalité comme inhérents à toute forme de société, les considérer comme normaux et nécessairement ancrés dans son fonctionnement constitue toute son ambiguïté. C’est dire que la sociologie n’est pas une science naturelle ; plutôt une science qui se place de plain-pied dans le cadre des conflits sociaux.

Chacun de leur côté, Emile Durkheim et Gabriel Tarde ont contribué à éclaircir les relations étroites qui lient les aspects dits normaux et les aspects dits pathologiques d’une société. En relativisant des notions dérivées de la biologie et empreintes de moralisme, ils ont montré des voies d’études des conflits sociaux, qui ont suivi, après eux, de multiples directions

Définitions

On commence à l’entrevoir, définir le mot « normalité » n’est pas une sinécure. Il existe plusieurs types de normalité, que l’on pourrait définir comme suit :

La normalité statistique consiste à considérer les comportements adoptés par la majorité de la population comme normaux, et les comportements minoritaires comme anormaux. Facile à comprendre, cette définition implique quelques effets pervers : on peut par exemple se demander ce que devient la minorité à partir d’une pareille conception. Selon les cultures et les époques, elle peut être acceptée, rejetée, forcée à rentrer dans le rang ou exterminée… Autre problème : où placer la limite entre majorité et minorité?

La normalité culturelle considère comme normales les personnes qui correspondent aux valeurs culturelles en vigueur dans un certain type de société, à un temps T. A l’inverse, les personnes qui ne correspondent pas aux dits critères sont considérées comme anormales. En Occident, il arrive fréquemment de rencontrer au travail des personnalités fortes et exigeantes à des postes à haute responsabilité. Les cultures occidentales individualistes valorisent ces personnalités qui sont la marque de la réussite. Ces personnes sont donc considérées comme normales car elles intègrent les valeurs de la société. Dans d’autres cultures, aux valeurs plus collectives, ces personnes seraient considérées comme caractérielles, égoïstes et anormales.

Pour la normalité individuelle, il ne s’agit plus de comparer l’individu par rapport au reste de la population, mais par rapport à lui-même. Un comportement est ainsi jugé anormal s’il est différent de ceux que cette même personne a pu avoir par le passé.

Dans le cas de la normalité psychologique (comme adaptation à un environnement), un être normal est une personne qui parvient à agir de manière autonome et adaptée dans les différentes situations de la vie : travail, vie amoureuse, famille, conduite, etc. Un être malade ne parvient pas quant à lui à gérer certaines de ces situations.

Aucune de ces définitions n’est totalement satisfaisante ; chacune comporte ses petites imperfections. La normalité n’est effectivement pas simple à définir. Mais si on y réfléchit bien, est-il vraiment nécessaire de devoir fournir une définition ? Car savoir ce qu’est la normalité sert in fine une éventuelle opération d’évaluation. La question ne serait-elle pas plutôt la suivante : pour qui est-ce nécessaire de la définir ?

Crime et danger

A la fin du 19e siècle, le personnage monstrueux du criminel, contre nature, qui hantait notre littérature jusque là, va subrepticement devenir une sorte d’exagération d’un champ plus général : celui de l’anomalie. On va passer du monstre à l’anormal.

Avant d’être une spécialité de la médecine, la psychiatrie s’est institutionnalisée comme domaine particulier de la protection sociale, garante de l’hygiène du corps social tout entier. Pour pouvoir exister comme une institution de savoir, c’est-à-dire comme savoir médical fondé et justifiable, la psychiatrie a du procéder à deux types de codage simultanés. D’une part, il a fallu codifier la folie comme maladie. Il a fallu pathologiser les désordres, procéder à des analyses symptomatologiques et nosographiques qui rapprochent le mieux possible cette hygiène publique du savoir médical, et ce afin de pouvoir faire fonctionner ce système de protection sociale au nom du savoir médical. Il a aussi fallu codifier la folie comme danger, la faire apparaître comme porteuse de périls.

Les temps forts de l’histoire de la psychiatrie sont ceux du moment où les deux codifications se trouvent parfaitement ajustées ; c’est-à-dire lorsqu’il apparaît un seul et même type de discours, un seul et même type d’analyse, un seul et même corps de concepts qui permettent de constituer la folie comme maladie et de la percevoir simultanément comme un danger.

Encore aujourd’hui, pour se justifier en tant qu’instance d’intervention scientifique et d’autorité, la médecine mentale doit sans cesse montrer qu’elle est capable de percevoir, même là où nul autre ne peut encore le voir, un certain danger ; et elle doit montrer que, si elle peut le percevoir, c’est dans la mesure où elle constitue une référence médicale.

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