Campagne 2013 : Indifférence

Se pencher sur les souffrances de ceux qui se retrouvent en marge de la société et de ses normes (exclus, sans domicile fixe, chômeurs, surnuméraires, « inutiles », dépossédés, disqualifiés…), c’est aussi s’intéresser à la manière dont chacun d’entre nous peut être amené à retrouver un agir créateur et à occuper une place dans la société, celle que l’on a choisie. Pour penser l’agir et la réalisation de soi, une question s’avère essentielle: celle de la voix. Prendre la parole, se faire entendre, s’adresser aux autres et fortifier sa propre identité à travers le récit fictif de soi et des autres, voilà des aptitudes proprement humaines qui sont indispensables à une vie décente. En regard du travail et des écrits de trois philosophes, l’Autre "lieu" fait le pari de l’affirmation de la voix et de la transformation des récits sur l’indifférence en un recueil commun.


La précarisation {économique, sociale, culturelle ou psychique} compromet l’enveloppe narrative du « soi ». Ce dernier est en effet enveloppé dans une série de compétences linguistiques qui se désagrègent en fonction de la précarisation subie. Ce qui est miné par les formes extrêmes de la précarisation, c’est non seulement la possibilité de s’adresser à, mais c’est également le vœu de rassembler « sa » vie dans un récit de vie indispensable aux arts de faire.

Guillaume le Blanc, Vies ordinaires, vies précaires, Seuil, 2007, p. 107

Se pencher sur les souffrances de ceux qui se retrouvent en marge de la société et de ses normes (exclus, sans domicile fixe, chômeurs, surnuméraires, « inutiles », dépossédés, disqualifiés…), c’est aussi s’intéresser à la manière dont chacun d’entre nous peut être amené à retrouver un agir créateur et à occuper une place dans la société, celle que l’on a choisie.

Pour penser l’agir et la réalisation de soi, une question s’avère essentielle : celle de la voix. Prendre la parole, se faire entendre, s’adresser aux autres et fortifier sa propre identité à travers le récit fictif de soi et des autres, voilà des aptitudes proprement humaines qui sont indispensables à une vie décente. En regard du travail et des écrits de trois philosophes, l’Autre "lieu" fait le pari de l’affirmation de la voix et de la transformation des récits sur l’indifférence en un recueil commun.

Afin de faire écho à l’importance de construire des dispositifs permettant la narration, l’échange et la coopération des voix, ce document s’est construit dans le cadre d’un dialogue ouvert avec Anne Herla, philosophe intéressée par les questions de citoyenneté(s) contemporaine(s)

Les signes de l’indifférence

Il nous arrive parfois de percevoir que l’autre semble regarder à travers nous, comme si nous n’avions pas d’entité matérielle, comme si nous n’existions pas socialement. Certains signes du visage (sourires, yeux grands ouverts, etc.) permettent de décoder une reconnaissance ou, au contraire, du mépris à notre égard ; notre rapport au visage de l’autre est avant tout un rapport de reconnaissance et pas de connaissance au sens cognitif. Nous sommes tous très marqués par ces expériences, et par la crainte de ne pas recevoir les signes minimaux d’une considération, voire d’une bienveillance.

Mais sommes-nous à même de déterminer la différence entre indifférence et mépris ? Que revêt d’ailleurs la notion de mépris ? N’indiquerait-elle pas a priori plus d’implication de la part d’autrui ? Le mépris suppose des actes ; l’indifférence, c’est plutôt passer à côté sans voir, c’est un signe d’inexistence, ou plutôt d’invisibilité sociale.

Guillaume le Blanc emprunte à Paul Ricœur sa théorie des quatre capacités fondamentales qui font la dignité humaine : pouvoir dire, pouvoir faire, pouvoir répondre de soi-même et pouvoir se raconter. Il insiste également sur le caractère construit et fragile de ces capacités : elles dépendent toujours des conditions de vie sociale de l’individu et du regard qui est posé sur lui (le regard des autres ou son propre regard). Comment avoir prise sur cette image de soi ? Quelles pistes d’action imaginer pour sortir d’un rôle dans lequel on est prisonnier ?

Le pouvoir de se raconter semble essentiel à la vie sociale et à la dignité humaine : c’est par la voix que l’individu prend sa place dans la société, se fait entendre, et c’est par le récit qu’il peut donner du sens à son existence, y impulser de nouvelles orientations et se donner la possibilité d’agir de manière créative.

Or, cette capacité de mettre sa vie en récit est particulièrement affectée chez ceux d’entre nous qui souffrent d’un manque de reconnaissance sociale. C’est ce que le Blanc appelle la « vulnérabilité linguistique », qui peut aller de l’inaudibilité à l’absence de voix, soit parce que tout ce que dit l’individu précaire est insignifiant socialement (non considéré comme digne d’être écouté), soit parce que l’institution sociale recouvre sa voix (on parle sans cesse à sa place). Quoique discrète parce que précisément muette, il s’agit là d’une forme extrême de souffrance sociale, qui va de pair avec une certaine douleur psychique : à force de ne pas se sentir reconnu, l’individu plonge dans la détresse et la dépression. Blessure sociale, honte, indignation, dépossession de soi, humiliation, ennui, insatisfaction sont autant de vécus générés par des situations qui privent les individus d’une voix pour exister aux yeux des autres.

Le travail de la voix: clinique et critique

Le Blanc en appelle à une politique du soin qui passe par une institutionnalisation du soutien social : il faut instaurer une clinique de la précarité, c’est-à-dire proposer aux personnes précarisées, considérées plus vulnérables, une série de soins visant avant tout à rétablir leur agir créateur.

La prise en charge envisagée ici n’est jamais normalisatrice. Elle ne cherche pas à ce que l’individu réintègre la norme dominante, mais plutôt à ce qu’il puisse retrouver une prise sur son existence et une place dans la société, sans trahir sa singularité. Pour cela, il faut restaurer la voix du précaire, lui permettre de retrouver un accès à la parole. Mais pour dire quoi ? À qui ? Sous quelle forme ? Selon le Blanc, parce qu’il est enfin entendu, parce qu’il s’adresse à quelqu’un qui en partage le sens, le récit de vie peut aider celui qui raconte à briser le sentiment de culpabilité, à expulser la mélancolie, à retrouver une confiance dans sa voix. Notons bien qu’il ne s’agit pas pour le philosophe de faire émerger une identité préexistante grâce au récit, mais plutôt de faire advenir une identité future, créée en avant d’elle-même, toujours révisable. Ce n’est que dans une réinvention de soi-même, grâce à l’écoute attentive d’autrui, que peut se regagner un peu d’estime de soi et de puissance d’agir.

Cette clinique de la précarité ne suffit néanmoins pas : elle doit s’articuler à une lutte sociale. La clinique rend possible la critique. C’est seulement lorsque les précaires auront retrouvé une certaine confiance en leur voix qu’ils pourront à nouveau se faire entendre dans la sphère sociale, y compris pour contester l’ordre établi et modifier les normes en vigueur.

Restaurer la voix des précaires serait une stratégie qui permettrait la lutte contre l’indifférence. La tâche de tout travailleur social et socioculturel serait alors de favoriser l’irruption de cette langue mineure, de la traduire, de lui prêter une voix, non pas pour parler à la place des précaires, mais pour garantir la diffusion de la voix précarisée, en soutenir les échos les plus lointains, en accentuer les effets.

Indifférence vs considération: prôner la capacité linguistique?

Au sens où le Blanc entend le soin, institutionnaliser ce dernier s’avèrerait très pertinent ; cela permettrait de concevoir le mot « soin » autrement que dans son contenu strictement biologique, à le remplir d’empathie, de souci, mais surtout d’engagement auprès du soigné. Selon le penseur, les soignants sont ceux qui s’engagent dans une démarche de stimulation des voix de ceux qu’ils soignent, afin que ces derniers (re)prennent prise sur eux-mêmes et ce qui les entoure. Cette conception fait écho à ce sur quoi plusieurs associations d’usagers et ex-usagers en santé mentale attirent l’attention : la nécessité de bénéficier de soins médicaux appropriés sans pour autant rester captifs d’un circuit de soins dont ils sont les principaux sujets, une fois dénommés « patients ». Peut-être la résilience serait-elle surtout une question de « circuit de vie ».

Néanmoins, la centration sur la narration de soi (non fictive, personnelle) dans les écrits du philosophe semble calquée sur le modèle de la clinique psychothérapeutique. On pourrait peut-être se demander pourquoi le Blanc n’a pas pris en compte l’intérêt d’une invention de soi (des autres et du monde) dans une narration de type plus fictif. On pourrait également reprocher au philosophe ce passage systématique par le travail de la voix auprès d’un « soignant », comme si les voix considérées comme plus vulnérables nécessitaient tout un travail préalable auprès d’un spécialiste pour devenir légitimes, ou même juste « entendables ».

La première souffrance est précisément celle d’être traité en souffrant. Et si le sociologue peut apporter quelque bien à celui qui est assis en face de lui, ce n’est pas en l’éclairant sur les causes de sa souffrance mais en écoutant ses raisons et en les donnant à lire comme des raisons et non comme l’expression d’un malheur. Le premier remède à la « misère du monde », c’est la mise au jour de la richesse dont elle est porteuse. Car le mal intellectuel premier n’est pas l’ignorance, mais le mépris. C’est le mépris qui fait l’ignorant et non le manque de science. Et le mépris ne se guérit par aucune science mais seulement par le parti pris de son opposé, la considération.

Jacques Rancière, Le philosophe et ses pauvres, Flammarion, rééd. 2007, p. 12

Cette citation fait sens pour tous les assistants sociaux, les enseignants, les animateurs, les psychologues, les formateurs, les professionnels de la santé qui s’occupent de la précarité, de la souffrance humaine et sociale, de l’ignorance et de l’échec scolaire ou professionnel.

Derrière ce partage entre le souffrant (le vulnérable, le précaire, etc.) et le bienveillant (le soignant, le professionnel de l’aide sociale ou l’expert), on peut trouver une certaine forme de mépris – un drôle de mépris qui peut habiter secrètement les meilleurs sentiments, les attitudes les plus communes à l’égard des pauvres, des démunis ou des moins cultivés : la croyance en l’inégalité des capacités. Celui qui a besoin d’être assisté, comme celui à qui il faut expliquer parce qu’il ne comprend pas de lui-même, sont implicitement considérés comme inférieurs par rapport à ceux qui aident et expliquent.

Cette division du monde entre souffrants et assistants, ignorants et maîtres, est douée d’une efficacité terrible : partant d’un « bon sentiment », elle tisse pourtant un corset d’infériorité dans lequel est pris le miséreux ou l’ignorant, bref celui qui est du mauvais côté des partages sociaux. Car, s’il est une souffrance d’être considéré comme souffrant, c’est d’abord que la force nécessaire pour agir et se relever s’abîme dans le manque de respect pour soi-même que finit toujours par développer celui qui se sait considéré comme miséreux et qui devient tel aussi à ses propres yeux.

Considérer quelqu’un comme souffrant, c’est lui enlever une possibilité de mobiliser sa force, c’est enfermer le souffrant dans l’impuissance. Il faut, selon Rancière, veiller à avoir en face de soi des égaux. C’est là une exigence radicale et difficile qui mise sur la considération : l’autre peut toujours, s’il en a le désir.

Langage & politique: ces voix qui peuvent créer leurs propres mots

La grammaire, c’est de la politique autrement.

Editions Jacqueline Chambon, Actes Sud, 2009, p. 21

Quand je me sers d’un mot, dit Humpty Dumpty sur un ton passablement dédaigneux, il a exactement le sens que je choisis de lui donner. Ni plus, ni moins. – La question, dit Alice, est de savoir si vous pouvez donner aux mots tellement de sens différents. – La question, répliqua Humpty Dumpty, est de savoir qui est le maître. Un point c’est tout.

Lewis Carroll, Au-delà du miroir.

« Au cœur de la syntaxe, les mots peuvent acquérir une dimension physique », nous dit Donna Harraway. Le jeu favori de la philosophe américaine ? Le métaplasme, qui désigne l’altération ou la modification d’un mot par ajout ou omission, en d’autres termes, qui « crée un pli, {qui} complique ».

Si Harraway s’empare des mots, c’est pour les travailler au corps. L’art du métaplasme devient un art de la métamorphose, une sorte de pratique orthopédique qui ne sert pas à marcher droit mais à remodeler. Ce qu’elle cherche, c’est à interroger les récits et à construire des histoires actives, plus ouvertes, voire conflictuelles. Invitant à déchiffrer les réseaux et les technologies de pouvoir du monde contemporain afin de mieux les faire imploser, ses textes sont de l’ordre d’un surgissement qui a trait au pouvoir de survivre, non sur la base d’une innocence originelle, mais sur celle d’une appropriation/(ré)invention des outils qui permettent de marquer ce monde qui nous a marqué comme autre(s).

Oui, les mots ne sont pas innocents, et cela même pour celui qui les invoque…

En effet, le langage opère d’abord sur celui qui le parle ; voilà en quoi la philosophe nous interpelle. Les « précaires » ont-ils des choses particulières à dire sur la précarité ? Devraient-ils s’en tenir à critiquer le savoir sociologique qui les concerne, ainsi que les conditions de sa production ? Ou doivent-ils s’employer à poser les bases d’une révolution épistémologique, syntaxique, presque langagière ?

Comme Harraway, nous laisserons la question ouverte (« Staying with the trouble »)…

Mais sans oublier que ce qui est palpitant, c’est l’aventure ;

celle de donner de la voix,
celle de s’autoriser à créer des textes,
celle de s’affirmer d’autorité auteurs,
celle de raconter une histoire, un récit,
celle d’accoucher du verbe, de nommer, bref de mobiliser tout un arsenal conceptuel qui nous engage dans une position visible et située.

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